A travers la neige devenue noire Atteindre le point crucial du printemps ! Humilité, tendre forme soumise, Te découvrir sous la douleur à vif Suprême perfection de la jouissance. Fine, subtile, électrique, prestigieuse Aiguille à la pointe extrême de l’orgueil.
Pierrette Micheloud, Tant qu’ira le vent, Paris, Pierre Seghers, 1966, p. 46
J’ai écrit ces 3 haikus en quelques jours, avec l’idée d’améliorer le premier, qui n’était pas assez puissant selon moi. Finalement, j’ai choisi de publier le 2e. Et je reprendrai sans doute l’image du filet poétique.
Mais, depuis que la nuit s’écroule sur nos têtes, Ces mots ont dans nos coeurs des accents mystérieux Et quand un souvenir parfois nous les répète Nous désobéissons à leur ordre impérieux.
Entendez-vous chanter des voix dans les montagnes Et retentir le bruit des cors et des buccins ? Pourquoi ne chantons-nous que les refrains du bagne Au son d’un éternel et lugubre tocsin ?
Serait-ce pas Don Juan qui parcourt ces allées Où l’ombre se marie aux spectres de l’amour ? Ce pas qui retentit dans les nuits désolées A-t-il marqué les coeurs avec un talon lourd ?
Ce n’est pas le Don Juan qui descend impassible L’escalier ruisselant d’infernales splendeurs Ni celui qui crachait aux versets de la Bible Et but en ricanant avec le Commandeur.
Ses beaux yeux incompris n’ont pas touché les coeurs, Sa bouche n’a connu que le baiser du rêve, Et c’est celui que rêve en de sombres ardeurs Celle qui le dédaigne et l’ignore et sans trêve
Heurte ses diamants froid, ses lèvres sépulcrales, Sa bouche silencieuse à sa bouche et ses yeux, Ses yeux de sphinx cruels et ses mains animales A ses yeux, à ses mains, à son étoile, aux cieux,
Mais lui, le coeur meurtri par de mortes chimères, Gardant leur bec pourri planté dans ses amours, Pour un baiser viril, ô beautés éphémères, Vous sauvera sans doute au seuil du dernier jour.
Le rire sur sa bouche écrasera des fraises, Ses yeux seront marqués par un plus pur destin. C’est Bacchus renaissant des cendres et des braises, Les cendres dans les dents, les braises dans les mains.
Mais pour un qui renaît combien qui, sans mourir, Portent au coeur, portent aux pieds de lourdes chaînes. Les fleuves couleront et les morts vont pourrir… Chaque an reverdira le feuillage des chênes.
[…]
Robert Desnos, Fortunes, Paris, Poésie / Gallimard, 1945, p. 37-38
(1900-1945)
Un livre déniché providentiellement dans une boîte à livre il y a une semaine.
– Asseyez-vous, Alise, dit Colin. Venez à côté de moi, vous allez me dire ce qu’il y a. – Chick est bête, dit Alise. Il dit qu’il a tort de me garder avec lui puisqu’il n’a pas d’argent pour me faire vivre bien, et il a honte de ne pas m’épouser. – Je suis un salaud, dit Chick. – Je ne sais pas quoi vous dire, dit Colin. Il était si heureux que ça lui faisait énormément de peine. – Ce n’est pas surtout l’argent, dit Chick. C’est que les parents d’Alise ne voudront jamais que je l’épouse, et ils auront raison. Il y a une histoire comme ça dans un des livres de Partre. – C’est un livre excellent, dit Alise. Vous ne l’avez pas lu, Colin ? – Voilà comme vous êtes, dit Colin. Je suis sûr que tout votre argent continue à y passer. Chick et Alise baissèrent le nez. – C’est ma faute ! dit Chick. Alise ne dépense plus rien pour Partre. Elle ne s’en occupe presque plus depuis qu’elle vit avec moi. Sa voix contenait un reproche. – Je t’aime mieux que Partre, dit Alise. Elle allait presque pleurer. – Tu es gentille, dit Chick. Je ne te mérite pas. Mais c’est mon vice, collectionner Partre, et malheureusement un ingénieur ne peut pas se permettre d’avoir tout. – Je suis désolé, dit Colin. Je voudrais que tout aille bien pour vous. Vous devriez déplier votre serviette. Il y avait, sous celle de Chick, un exemplaire relié mi-mouffette du Vomi, et, sous celle d’Alise, une grosse bague d’or en forme de nausée. – Oh !… dit Alise. Elle mit ses bras autour du cou de Colin et l’embrassa.
Boris Vian, L’Écume des jours, Paris, Jean-Jacques Pauvert, 1963. In Romans, nouvelles et oeuvres diverses, Paris, Librairie Générale Française, La pochothèque, 1991, p. 93-94
Boris Vian (1920-1959) est mon premier auteur préféré. C’est celui qui m’a fait découvrir la fantaisie de l’écrit et les pensées créatrices. Plein d’informations sur borisvian.org.
Oui c'est exactement ça, merci Delphine