Poésies

ta lumière

quand tu souris

elle voit tes étoiles

qui ouvrent leurs grands yeux tristes

celles que tu essaies de cacher aux autres

elle voit aussi tes étoiles joyeuses

que tu ne sais pas montrer

et qui s’endorment chaque soir

en attendant que tu rallumes ta lumière

Emmanuelle de Dardel

La Laitière et le Pot au lait, La Fontaine

Perrette sur sa tête ayant un Pot au lait
Bien posé sur un coussinet,
Prétendait arriver sans encombre à la ville.
Légère et court vêtue elle allait à grands pas ;
Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile,
Cotillon simple, et souliers plats.
Notre laitière ainsi troussée
Comptait déjà dans sa pensée
Tout le prix de son lait, en employait l’argent,
Achetait un cent d’oeufs, faisait triple couvée ;
La chose allait à bien par son soin diligent.
Il m’est, disait-elle, facile,
D’élever des poulets autour de ma maison :
Le Renard sera bien habile,
S’il ne m’en laisse assez pour avoir un cochon.
Le porc à s’engraisser coûtera peu de son ;
Il était quand je l’eus de grosseur raisonnable :
J’aurai le revendant de l’argent bel et bon.
Et qui m’empêchera de mettre en notre étable,
Vu le prix dont il est, une vache et son veau,
Que je verrai sauter au milieu du troupeau ?
Perrette là-dessus saute aussi, transportée.
Le lait tombe ; adieu veau, vache, cochon, couvée ;
La dame de ces biens, quittant d’un oeil marri
Sa fortune ainsi répandue,
Va s’excuser à son mari
En grand danger d’être battue.
Le récit en farce en fut fait ;
On l’appela le Pot au lait.

Quel esprit ne bat la campagne ?
Qui ne fait châteaux en Espagne ?
Picrochole, Pyrrhus, la Laitière, enfin tous,
Autant les sages que les fous ?
Chacun songe en veillant, il n’est rien de plus doux :
Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes :
Tout le bien du monde est à nous,
Tous les honneurs, toutes les femmes.
Quand je suis seul, je fais au plus brave un défi ;
Je m’écarte, je vais détrôner le Sophi ;
On m’élit roi, mon peuple m’aime ;
Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant :
Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même ;
Je suis gros Jean comme devant.

Jean de La Fontaine, Fables, Paris, La Pochothèque, 1985, livre septième, p. 404

Vos poésies préférées (article libre)

Aujourd’hui, la parole est à vous, sur le blog. Dites-moi quelles sont vos poésies préférées, de poètes et poétesses contemporains ou pas. J’espère que vous ferez de belles découvertes.

Un poème par réponse, pour que cela soit facile à lire. Vous pouvez en poster plusieurs. Merci.


Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie ;

J’ai chaud extrême en endurant froidure ;

La vie m’est trop molle et trop dure ;

J’ai grands ennuis entremêlés de joie.


Tout à un coup je ris et je larmoie,

Et en plaisir maint grief tourment j’endure ;

Mon bien s’en va, et à jamais il dure ;

Tout en un coup je sèche et je verdoie.


Ainsi Amour inconstamment me mène ;

Et quand je pense avoir plus de douleur,

Sans y penser je me trouve hors de peine.


Puis quand je crois ma joie être certaine

Et être au haut de mon désiré heur,

Il me remet en mon premier malheur.


Louise Labé (1524-1566), poétesse française de la Renaissance

pose là ton visage, Monique Laederach (article libre)

pose là ton visage

où tendrement s’ouvrent les lèvres de la nuit,

et bois quand je suis source, prends-moi

quand je suis d’ombre,

étreins-moi terre ou feuillage ou rocher –

mais laisse ton désir fermé sur ma paupière,

afin que ton regard, jamais, ne lise dans le mien

ce que je sais,

et que ma chevelure demeure voûte

autant que la saulaie, et plus secrète

à te rejoindre et plus obscure à t’habiter.

(in L’Étain la source)

Poème tiré du livre de Régine Deforges, Poèmes de femmes, Paris, le cherche midi, 2009.

lignes d’encre (article libre)

sous tes yeux

un poème de quelques mots

à peine quelques lignes d’encre

frêle et insignifiante lecture

dans ta journée surchargée

pourtant

pour elle

l’insigne lien du destin

se meut en lettres de sang

alors qu’elle prend son âme

pour tracer toute sa vie

en si peu de lignes

Emmanuelle de Dardel