L’amour dure 3 ans, Philippe Sollers

L’amour dure 3 ans, dit-on, ou même moins, et c’est vérifiable quand il ne s’agit pas d’amour. En réalité, l’amour dure toujours, il faut simplement mieux définir ce toujours. D’une façon ou d’une autre, visible ou invisible, vous sacralisez quelqu’un dans son existence entière, sa respiration et sa mort. L’amour, s’il a lieu, est plus fort que la mort. Dans l’amour, quoi qu’il arrive, même aux confins de l’horreur ou de la démence, vous touchez du doigt la défaite de la mort.

C’est pourquoi chaque moment est important, et la durée sans temps mort. Vous êtes le peintre et le musicien de ces femmes, elles deviennent des personnages centraux de vos romans, elles peuvent prendre d’autres formes, d’autres figues, elles sont parfois rejointes par celles dont on ne peut pas dire le nom. Ce moment où l’une ou l’autre sort des vagues est unique, ce foulard est unique, ce fou rire aussi. La poudre du temps leur appartient. En peinture, c’est l’année où Picasso comprend que seul un violon « cubiste » peut représenter son grand amour, Eva. En musique, c’est Monteverdi qui les rassemble toutes pour une assomption fastueuse (la Vierge Marie, à Venise, en vaut dix mille). Dans les siècles des siècles, c’est maintenant, c’est toujours.

Mais c’est aussi bien Don Giovanni et son catalogue, où Mozart, pourtant très amoureux de sa petite Stanzi, vous révèle son éventail de passions possibles. Rien ne lui échappe dans les rues de Vienne ou de Prague, il note, il note, ce sont chaque fois des antidotes à la Reine de la Nuit. Les femmes sont des Muses, et si elles sont toxiques ou grotesques, elles n’en sont pas moins inspiratrices d’un aspect fondamental du réel. En voici une qui pleure, c’est beau. En voilà une autre qui rit ou qui dort, c’est encore plus beau. Tous ces accents, toutes ces couleurs sont à mettre en madrigaux, en quatuors, en tableaux. Les Flûtes de Pan, de Picasso, en sont une démonstration vivante. Une femme arrive, elle refait de lui un enfant curieux de ses sœurs, il pousse la démonstration jusqu’à l’absurde, dieu et le diable sont enfin unis, et d’ailleurs, dans cette nouvelle Grèce, il n’y a que des déesses plus ou moins favorables et des multitudes de dieux.

Philippe Sollers, Portraits de femmes, Paris, Gallimard, Folio, 2013, p. 63-64

Le magnolia, Francis Ponge

La fleur du magnolia éclate au ralenti comme une bulle formée lentement dans un sirop à la paroi épaisse qui tourne au caramel.  
(A remarquer d’ailleurs la couleur caramélisée des feuilles de cet arbre.)
A son épanouissement total, c’est un comble de satisfaction proportionnée à l’importante masse végétale qui s’y exprime.
Mais elle n’est pas poisseuse : fraîche et satinée au contraire, d’autant que la feuille paraît luisante, cuivrée, sèche, cassante. 

Francis Ponge, Pièces, Paris, Poésie / Gallimard, 1962, p. 51

Espoirs

Les espoirs brisés

Parfois recollés

Sont le lit des songes

Et des créations

Les espoirs brisés

Le monde se délite

Plus rien ne compte

Léger entrechat

A la lueur de ton âme

Les géraniums rouges

Des lutins sur ma fenêtre

Eclairent tes yeux

Emmanuelle de Dardel

Les Yeux jaunes des crocodiles, Katherine Pancol

Joséphine poussa un cri et lâcha l’éplucheur. Le couteau avait dérapé sur la pomme de terre et entaillé largement la peau à la naissance du poignet. Du sang, du sang partout. Elle regarda les veines bleues, l’estafilade rouge, le blanc de la cuvette de l’évier, l’égouttoir en plastique jaune où reposaient, blanches et luisantes, les pommes de terre épluchées. Les gouttes de sang tombaient une à une, éclaboussant le revêtement blanc. Elle appuya ses mains de chaque côté de l’évier et se mit à pleurer.

Ce sont les premières lignes du roman.

Katherine Pancol, Les Yeux jaunes des crocodiles, Paris, Le livre de poche, 2006, p. 11

Inconstance

Comment faire souffrir une femme

Dites-lui que vous l’aimez

Dites-lui ce qu’elle a envie d’entendre

Promettez-lui monts et merveilles

Jusqu’à la faire craquer

Puis détachez-vous

Signifiez-lui peu à peu

Que vous n’êtes pas prêt

Que vous avez d’autres projets

Que vous recherchez autre chose

Et partez, de préférence sans un mot

Puis recommencez avec une autre

Emmanuelle de Dardel 23 05 2023